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Exposition à Saint-Malo, Henri Huet, Vietnam 1965-1971

Saint-Malo

organisée par :
le Service Exposition de la Direction de la Culture et des Relations Internationales (DCRI) de la Ville de Saint-Malo

Henri Huet (1927-1971), le reporter d’une seule guerre

Vraiment, j’aime mon métier et n’en changerais pour rien au monde. Vous devez me trouver un peu fou, mais vous savez depuis belle lurette que j’ai toujours été un peu casse-cou. 
Lorsqu’il écrit ces lignes, dans une lettre de mars 1965 adressée à sa sœur et à son beau-frère, Henri Huet travaille depuis dix mois pour l’agence de presse américaine United Press International.
Photographe de presse, il a déjà suivi plus d’opérations militaires au Vietnam qu’il n’a eu l’occasion de le faire pendant ses deux années de service dans l’armée française en Indochine. Ce n’est que le début.

Deux mois plus tard, son ami le photographe américain Eddie Adams, le persuade de rejoindre l’équipe d’Associated Press, agence rivale.
Admiré de ses confrères, aimé pour sa modestie et son courage, armé de son seul appareil photo, il prendra des clichés qui feront la une de tous les journaux de l’époque et à l’origine de nombreuses vocations de photographes.
Certains resteront emblématiques de la guerre du Vietnam, notamment les photos de la bataille d’An Thi qui lui vaudront le prix Robert Capa en 1966.

Né en 1927 au Vietnam d’un père français et d’une mère vietnamienne, il est élevé en Bretagne, à Roz-sur-Couesnon.
Après des études aux Beaux-Arts de Rennes où il se lie d’amitié avec Raymond Hains et Jacques Villeglé, il s’enrôle dans l’armée où il passe son brevet de photographe.
Puis, c’est le Vietnam, et la guerre.
Du laboratoire de la base militaire de Cat Lai au retour à la vie civile à Saigon, du Service d’information américain aux agences de presse américaines UPI, puis AP, Henri Huet aura sous les yeux les souffrances et déchirements du Vietnam pendant près de vingt années.
Jusqu’à sa disparition, avec ses amis photographes Larry Burrows, Kent Potter et Keisaburo Shimamoto dans le crash de l’hélicoptère descendu par les Nord-Vietnamiens le 11 février 1971, alors qu’il couvre l’invasion du Laos par l’armée sud-vietnamienne.

Parfois, je me pose la question de savoir ce qui m’attire. Sans doute est-ce parce que j’ai suivi cette misérable guerre depuis si longtemps. Elle est devenue comme une partie de ma vie (…) Je ne peux quand même pas fermer le livre maintenant.  (Lettre de mars 1968)
"Je crois au destin. Au cœur d’une bataille, je pense : « Je ne suis pas un soldat, je ne peux être touché. » Le jour où l’on cesse de penser comme cela, il faut cesser de travailler." Henri Huet (Interview Montreal Star 27 avril 1967)

Une histoire du bureau d’Associated Press à Saigon
 
Au Vietnam, les correspondants d’Associated Press ont expérimenté tout ce qui pouvait l’être en zone de combat. D’une certaine façon la guerre du Vietnam a été unique. C’était la première guerre américaine, sans censure de la part des autorités militaires, avec un accès sans contrainte du champ de bataille.
 
La guerre du Vietnam a été aussi une guerre de transition - la dernière avec des machines à écrire et en même temps la première avec l’apparition de caméras télé sur les lignes de front.
 
Elle s’est terminée quand la révolution digitale a commencé. Jamais les liaisons satellites et autres ordinateurs ne sont parvenus au Vietnam avant la chute de Saigon en avril 1975, il y a quarante ans.
 
L’ouverture de l’exposition Henri Huet à Saint-Malo coïncide avec la fin de ce conflit.
 
 Deux décennies auparavant, la France avait vécu la défaite de son armée et la perte de ses colonies, les accords de paix de Genève en 1955 avaient divisé le Vietnam en deux pays et les Etats-Unis s’impliquant dans ce conflit en pleine guerre froide étaient montés en puissance.
 
En 1961, Malcolm Browne prenait en charge les destinées du bureau d’AP dans ce que l’on considérait encore comme une guerre « mineure » où le rôle des Etats-Unis était d’aider le régime de Saigon à chasser l’insurrection vietcong. Browne était très vite rejoint par un photographe d’origine allemande, Horst Faas, et un reporter néo-zélandais, Peter Arnett.
 
Travaillant ensemble, ces  trois reporters établirent des standards de qualité et de courage qui allaient inspirer et guider toute une génération de correspondants de guerre AP lors des 14 prochaines années dans ce que David Halberstam du New York Times allait décrire des années plus tard comme la « grande époque du bureau d’AP à Saigon ».
 
Avec la montée en puissance du contingent américain en 1965, la guerre du Vietnam devint le plus important événement en terme d’actualité mais aussi en terme d’effectif. A son apogée, le bureau comptait 30 personnes (1/3 de journalistes, 1/3 de photographes  et 1/3 de services administratifs et techniques). Parmi eux figuraient non seulement des Américains mais aussi des Anglais, Français, Allemand, Japonais, Sud-Africains et Néo-Zélandais.
 
Le principal concurrent d’AP était United Press International ainsi que d’autres médias compétitifs, mais dans une guerre ou la plupart des correspondants passaient de un à trois ans sur place, les autres agences de presse, agences filaires et chaines de télévision ne pouvaient rivaliser avec l’expérience collective d’AP.
 
A la fin de la guerre en 1975, plusieurs membres d’AP, en incluant Faas et Arnett, avaient passé plus de 10 ans au Vietnam tandis que d’autres avaient passé plus de 4 ans en zone de combat. Cette expérience, combinée au fait que des reporters d’AP prenaient eux même des photos et inversement des photographes rédigeaient des articles, a donné à l’AP un plus en terme de solidité et de profondeur dans la couverture journalistique de ce conflit.
 
AP s’est distingué à maintes reprises, spécialement lors de l’offensive du Têt en 1968, quand Arnett fut le témoin direct de l’attaque sur l’ambassade américaine et Eddie Adams captura l’exécution à bout portant d’un officier vietcong, permettant à l’AP de dominer la une des journaux du monde entier.
 
La fameuse photo d’Eddie Adams précédemment citée, avec celle de Malcolm Browne représentant un moine bouddhiste s’immolant par le feu en 1963 et la photo de Nick Ut montrant une jeune fille fuyant une attaque au napalm en 1972 sont devenus les trois images emblématiques sur 4 de la guerre du Vietnam.
 
Sans censure, les correspondants pouvaient exercer leur métier le plus ouvertement et honnêtement possible que lors de guerres précédentes même si cela a engendré de vives tensions entre les autorités militaires et les journalistes. Certains accusant la presse de miner l’effort militaire et même de « sympathiser » avec l’ennemi. A leur crédit,  jamais AP ou d’autres médias ont prêté le flanc à te telles accusations.
 
Toutefois, la presse a payé un lourd tribut en raison de cette possibilité sans précédent de couvrir le champ de bataille. A la fin de la guerre, au moins 75 journalistes, venus de 16 pays, ont été tués ou portés disparus (34 au Vietnam, 37 au Cambodge et 4 au Laos). Sur ce nombre, 20 étaient des citoyens américains et 14 autres des Français et des Japonais.
 
Parmi eux, AP a perdu quatre de ses photographes. Non seulement Henri Huet, mais aussi Huynh Thanh My et Bernard Kolenberg décédés en novembre 1965 et Olivier Noonan en août 1969.
 
Le 10 février 1971, Henri Huet, ce brillant et courageux photographe de guerre décèda avec trois autres photographes et 7 soldats sud-vietnamiens lorsque l’hélicoptère dans lequel ils avaient pris place fut abattu au-dessus du Laos. Huet était accompagné par Larry Burrows de Life Magazine, Kent Potter qui travaillait pour UPI, et Keisaburo Shimamoto un photographe japonais de Newsweek. Des restes retrouvés sur le lieu du crash en 1998 ont été inhumés, lors d’une cérémonie solennelle, au Newseum de Washington en 2008.
 
Au-delà de la tragédie, la mort de ces photographes a permis de mettre en lumière une vérité particulière concernant la guerre du Vietnam. Souvent décrite comme la première "guerre des journaux télévisées", il n’en reste pas moins que le photojournalisme a atteint ses lettres de noblesses à travers un nouveau niveau d’excellence, témoignant de ce conflit humain avec émotion, tact et une force visuelle jamais vue par auparavant.

Richard Pyle
En poste à Saigon de 1968 à 1970, puis directeur du bureau de 1970 à 1973.